Surdité professionnelle : briser le silence et sécuriser l’avenir
Du parcours du combattant pour le salarié à l’impératif économique pour l’entreprise.
Dans le monde du travail, la surdité est une pathologie sournoise. Contrairement à un accident brutal, elle s’installe doucement, enfermant le salarié dans un isolement progressif. Comme le soulignent de nombreux observateurs de la santé au travail, il existe souvent une forme de déni concernant la pathologie : on pense à tort que « mal entendre » fait partie du métier.
Pourtant, la surdité professionnelle n’est pas une fatalité, c’est un risque qui se gère. Pour le salarié, la reconnaissance est un droit vital ; pour l’entreprise, la prévention est un levier économique sous-estimé. Voici comment naviguer dans ce système complexe.
1. Salariés : Sortir du déni et engager la démarche
La première barrière n’est pas administrative, elle est psychologique. La peur de la moquerie des collègues (entendre dire « il est sourd comme un pot »), mais surtout la peur de perdre son emploi incitent beaucoup de travailleurs à taire leurs difficultés.
Contrairement aux TMS (Troubles Musculo-Squelettiques) qui peuvent réveiller la nuit par la douleur, la surdité ne fait pas « mal » physiquement ; elle isole socialement et professionnellement. Agir trop tard, c’est risquer des lésions irréversibles sans aucune compensation.
L’étape médicale : Le diagnostic
Si vous devez monter le volume de la télévision ou si vous ne comprenez plus les conversations dans le bruit, consultez un ORL.
- L’audiogramme : C’est la preuve reine. Pour être éligible à la reconnaissance, le déficit doit être bilatéral (les deux oreilles) avec une perte moyenne de 35 décibels sur la meilleure oreille.


Surdité légère de -20 à -39dB : la personne fait répéter son interlocuteur dès 30dB, sur les sons aigus
Surdité moyenne de -40 à -69dB : le niveau de -40dB est le premier niveau majeur de handicap
Surdité sévère de -70 à -89dB : gêne quotidienne majeure
Surdité profonde de -90dB et plus : plus aucune perception de la parole.
L’étape administrative : Le « Tableau 42 »
La reconnaissance par l’Assurance Maladie repose sur des critères d’éligibilité précis. Pour la surdité, tout est défini par le Tableau n°42. Vous devez vérifier trois points cruciaux :
- Le métier : Votre poste figure-t-il dans la liste limitative (chaudronnerie, BTP, travail sur métaux, textile, etc.) ?
- L’exposition : Avez-vous été exposé au bruit pendant la durée minimale requise (souvent réduite à 1 an selon les travaux) ?
- Le délai de prise en charge : Attention, le délai est court. La constatation médicale (première visite chez le médecin) doit intervenir au plus tard 1 an après la fin de l’exposition au bruit.
Le taux de reconnaissance en maladie professionnelle pour la surdité est d’environ un sur deux.
Les formalités (Ce qu’il faut envoyer)
C’est au salarié de déclarer sa surdité professionnelle. Vous devrez envoyer à votre CPAM :
- Le formulaire S6100b (Déclaration de maladie professionnelle).
- Le formulaire S6909 (Certificat médical initial) rempli par votre médecin, liant la surdité au travail.
- L’audiogramme réalisé par l’ORL (datant de moins de 3 mois généralement).
Conseil : Ne restez pas seul. Faites-vous accompagner par votre médecin traitant ou les représentants du personnel. La procédure peut être longue et le système est strict.
2. Entreprises : De la contrainte à l’investissement
Du côté de l’employeur, la surdité professionnelle est souvent perçue uniquement comme un coût ou un litige. C’est une erreur stratégique. Les entreprises disposent d’un arsenal complet de stratégies de prévention souvent sous-utilisé.
Le coût réel de l’inaction
Ne pas traiter le bruit, c’est s’exposer à un risque financier et juridique majeur.
- Impact direct : Une surdité professionnelle professionnelle reconnue augmente le taux de cotisation AT/MP de l’entreprise.
- Coûts cachés : Baisse de productivité, erreurs dues à une mauvaise compréhension, et risque final de licenciement pour inaptitude.
- Perte de compétences : Se séparer d’un salarié expérimenté parce qu’il est devenu sourd est un échec pour l’entreprise qui perd un savoir-faire précieux.
La prévention comme levier de performance
L’employeur est garant de la santé et de la sécurité. Il ne doit pas attendre la déclaration de maladie pour agir.
- Agir à la source : Encoffrer les machines bruyantes, traiter l’acoustique des locaux (c’est plus efficace que les bouchons d’oreilles).
- Protéger l’humain : Fournir des EPI (Équipements de Protection Individuelle) adaptés, comme des bouchons moulés qui permettent de communiquer tout en filtrant les fréquences nocives.
Conclusion : Sécuriser les parcours
La reconnaissance d’une surdité professionnelle aboutit souvent à une indemnisation (capital ou rente) et à la prise en charge de prothèses auditives de qualité.
Certes, le risque de licenciement pour inaptitude existe si le poste ne peut pas être aménagé. C’est pourquoi la démarche doit être anticipée. Une reconnaissance officielle protège le salarié : elle lui donne un statut (Travailleur Handicapé – RQTH), ouvre des droits à la formation et peut doubler les indemnités de licenciement en cas d’impossibilité de reclassement.
Pour l’entreprise comme pour le salarié, lutter contre la méconnaissance et briser le silence est l’enjeu prioritaire. La santé auditive ne doit plus être le prix à payer pour travailler.
Sources
« Maladies professionnelles : comprendre, prévenir, agir » : un documentaire inédit de l’Assurance Maladie
Déclaration de maladie professionnelle ou demande motivée de reconnaissance de maladie professionnelle (formulaire S6100b)
Certificat médical – Accident du travail/maladie professionnelle (formulaire S6909)


